NOUVELLES DE LA PROVINCE DU NORD-KIVU

Goma, le 25-02-2010       

CONFERENCE DEBAT ORGANISEE A L'UNIVERSITE DE GOMA  

THEME : COMMENT SORTIR LE NORD-KIVU DE LA CRISE :

REGARDS SUR LES CRISES RECURRENTES DANS LES GRANDS LACS

Par Julien PALUKU KAHONGYA

 

 

Monsieur le Recteur, Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs,

En ce début 2010 et 3 ans après ma prise de fonction comme Gouverneur de la Province du Nord-Kivu, j'ai eu l'honneur de recevoir l'invitation du Comité de Gestion de l'Université de Goma pour m'entretenir avec vous au sujet de la thématique : « COMMENT SORTIR LE NORD-KIVU DE LA CRISE »

Je tiens donc à remercier le Comité de Gestion pour ce choix porté sur ma personne en ma qualité d'acteur politique ayant observé pendant un temps la situation socio-politique au Nord-Kivu.

Je sais pertinemment bien qu'il est difficile mais pas impossible d'aborder un thème aussi vaste que celui me proposé par votre ALMA MATER. Je sais aussi qu'ils sont nombreux ceux d'entre vous qui voudraient savoir s'il s'agit d'une analyse politique, sociologique ou économique ; transversale ou longitudinale.

Aussi, suis-je tenté de croire que certains d'entre vous aimeraient savoir si la réflexion de ce jour est celle du Gouvernement Provincial ou de Julien PALUKU comme acteur intéressé.

A présent, je tiens à inscrire le thème de ce jour dans le cadre global de réflexions scientifiques même s'il m'est difficile d'ôter la casquette qui est la mienne. Je ne saurai nullement dire que la réflexion développée ici a été l'objet de discussion en conseil des ministres mais bien entendu une contribution d'un Assistant d'Université que je suis.

Lorsqu'il m'a été demandé de décrypté les schémas qui sortiront le Nord-Kivu de la crise, il me paraît impérieux de commencer par un rappel des faits historiques qui ont dominé l'actualité de la Région des Grands-Lacs et partant, de notre province. Voilà pourquoi le thème de ce jour est subdivisé en trois points à savoir :

  1. Rétrospective sur les crises récurrentes dans les Grands-Lacs
  2. Pourquoi les crises reviennent toujours
  3. Quelle thérapeutique pour le Nord-Kivu

 

1. Rétrospectives sur les crises dans les Grands-Lacs

Les conflits dans la Région des Grands-Lacs ont des origines anciennes qui partent de 1898, lors de la proclamation de la souveraineté allemande sur les deux royaumes intégrés sous une même identité, le Rwanda-Urundi.

En 1924, la société des nations (qui deviendra plu tard l'ONU), place le territoire du Rwanda-Urundi sous mandat belge, transformé en tutelle à 1945. L'administration belge impose à 1931 la délivrance d'une carte d'identité aux rwandais, mentionnant leur appartenance aux communautés hutu, tutsi et twa qu'ils considèrent comme des ethnies.

A l'aube des indépendances et même bien après, divers conflits éclatent dans les pays de la région des Grands-Lacs.

Déjà au Rwanda, le 1 er novembre 1959, éclate la révolte des hutus dite «  révolution sociale  » ou «  toussaint rwandaise  » avec les conséquences qui sont connues de tous.

Dans ce même pays, on signale en décembre 1963, une tentative d'une offensive tutsi qui aboutira à l'exil presque de la moitié de la population tutsi en dehors du pays. Cette tentative sera rééditée le 1 er octobre 1990 par le Front Patriotique Rwandais (FPR) soutenu par l'Ouganda. Le Zaïre à l'époque, la Belgique et la France à travers l'opération dite «  Opération Noroît  » apportent un soutien militaire au Président HABYARIMANA. Malgré la signature des accords d'Arusha le 4 Août 1993 en Tanzanie, entre le Gouvernement et le FPR, malgré la création en octobre-décembre 1993 de la MINUAR (Mission des Nations Unies pour l'Assistance au Rwanda), le Président HABYARIMANA ainsi que son homologue Cyprien NTAYIRAMIRA du Burundi seront abattus le mercredi 6 avril 1994 ouvrant ainsi la voix au génocide rwandais suivi de la prise du pouvoir par le FPR et la traversée des frontières congolaises par des millions des populations rwandaises et d'éléments Ex-FAR et Intirahamwe.

Le 23 juin 1 994, par une intervention militaire et humanitaire baptisée « Opération Turquoise », instituée pour une durée de 2 mois, la France tente de sauver les meubles, mais elle ne réussit pas à arrêter la descente aux affaires d'un Grand-Lacs au pied d'argile.

Le 4 juillet 1994, le FPR entre dans la capitale rwandaise et le 17 juillet, est formé le 1 er Gouvernement de l'unité nationale dirigé par le Premier Ministre Faustin TWAGIRAMUNGU (dit hutu modéré) avec comme Président Pasteur BIZIMUNGU (dit également hutu modéré) et comme Vice-Président Paul KAGAME (tutsi). Afin de juger les personnes présumées responsables du génocide rwandais, Arusha devient le 22 février 1995, le siège du Tribunal Pénal International pour le Rwanda, institué par la résolution du conseil de sécurité de l'ONU, le 8 novembre 1994.

Au Burundi par contre, entre mars et juin 1972, l'on note l'insurrection des hutu contre le pouvoir tutsi avec comme conséquence l'exil de plus de 200 000 burundais vers la RDC, la Tanzanie et le Rwanda.

Le 2 octobre 1987, le Major Pierre BUYOYA devient Président de la République du Burundi après un coup d'état militaire. Celui-ci organise les élections et Melchior NDADAYE (un hutu), par une victoire inattendue devient, à travers les élections de juin 1993, le premier Président Hutu élu démocratique avec 65% des voix. Malheureusement, le 22 octobre 1993, Melchior NDADAYE est assassiné, avec comme conséquence le début de la guerre civile et la formation de plusieurs milices dont le PALIPE HUTU, le FNL, le CNDD, …

La République du Congo quant à elle, ensuite Zaïre et enfin la République Démocratique du Congo, n'est pas restée en marge de ces turbulences. Un premier conflit éclate au Nord-Kivu déjà en 1963 dans la région de Masisi opposant les populations venues du Rwanda à partir des affrontements signalés ci-haut, c'est-à-dire la révolte de 1959 et celles qui s'appellent autochtones. Point n'est besoin de revenir sur les sentiments douloureux que cela a provoqué.

Mais, parce qu'il m'a été demandé de parler spécialement du Nord-Kivu, permettez-moi de résumer cinq événements traumatiques que la Province a connu depuis 1960.

Cinq événements traumatiques   

Comme souligné plus haut, les événements dans la région du Grand-Lacs ont toujours joué un rôle dont le qualificatif revient à chacun de vous dans la situation politique du Nord-Kivu. Pour s'en tenir à la période la plus récente, cinq événements traumatiques ont pu ainsi modifier l'équilibre inter et intra-ethnique dans la province du Nord-Kivu.

1°) Le massacre de 1993 à Ntoto

Pour Etienne RUSAMIRA, les présidents zaïrois (congolais) Mobutu et rwandais Habyarimana furent pendant longtemps des alliés politiques, mais aussi de très proches amis en "affaires". C'est dans ce cadre que le premier aurait vendu (ou offert) de vastes étendues de terre au second et à d'autres politiciens rwandais, dans la localité de Ntoto, sur le territoire de Walikale, habité en majorité par les Nyanga. Habyarimana y fit installer une large population hutu rwandaise, chargée de mettre en valeur ces espaces. Mais, très vite, un conflit opposa les autochtones à ces populations. Certaines sources affirment que ces derniers n'obéissaient pas à l'autorité locale et se permettaient même de hisser le drapeau rwandais sur le territoire congolais.

Selon Mathieu et al. 1998 ; Sheldon 1996, Reyntjens 2000, l'irréparable se produisit un dimanche du mois de mars 1993 lorsque la population hutu étant au marché et dans les églises, fut surprise par une attaque meurtrière de miliciens autochtones : le nombre de morts n'a jamais été connu, mais diverses sources avancent le chiffre de 14 000 personnes massacrées. Les survivants regagnèrent le pays natal mais ce massacre déclencha des violences interethniques qui durèrent alors plusieurs mois.

Tel est le premier événement traumatique vécu dès les 1eres heures de l'indépendance ici au Nord Kivu.

2°) L'arrivée massive des réfugiés rwandais en 1994

A cet égard, avant le génocide de 1994 au Rwanda, un conflit opposait déjà, comme on vient de le décrire ci-haut, les populations d'expression Kinyarwanda d'un côté, et, de l'autre, les Nande, les Hunde et Nyanga au Nord-Kivu. Mais, avec l'arrivée massive dans cette province des réfugiés rwandais encadrés par les miliciens hutu extrémistes Interahamwe et des éléments des ex- FAR, les alliances locales changèrent de nature particulièrement dans le Masisi.

Vers mai 1996, presque tous les Tutsi de Masisi avaient pu trouver refuge au Rwanda ; ce qui constitue d'ailleurs le fondement actuel de la problématique liée au retour des réfugiés congolais basés dans les 3 camps dont celui de Gihembe visité dernièrement par la délégation Congolaise.

Le 12 mai 1996, le dernier regroupement des tutsi à Mokoto et Kichanga fut attaqué par les milices rwandaises et les ex-FAR poussant les survivants au refuge. Voilà le 2eme événement traumatique signalé au Nord Kivu.

3°) La Guerre de libération menée par l'AFDL

En octobre 1996, débute la rébellion appelée au départ « la rébellion de banyamulenge » soutenue militairement par le Rwanda, le Burundi et l'Ouganda. Par la suite, les opposants au régime du feu Président Marechal MOBUTU SESE SEKO, dont Laurent Désiré KABILA, apparaitront au grand jour pour former l'Alliance des Forces Démocratiques pour la Libération du Congo-Zaïre (AFDL)

De la sorte, certains de ceux qui étaient chassés de la province par le cours des événements y revinrent alors surtout sous la forme d'une intégration dans la nouvelle alliance.

Des camps des réfugiés rwandais couplés aux ex-FAR seront démantelés, poussant certains au retour spontané vers le Rwanda et d'autres s'enfonçant dans les forets congolaises.

Sur le plan ethnique, la constitution de l'Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo (AFDL), lançant une offensive militaire contre le régime Mobutu, va avoir pour effet un double renforcement du clivage ethnique au Kivu : entre Hutu et Tutsi congolais d'une part, entre Tutsi et autres communautés de l'autre. En clair, la première guerre du Congo (1996-1997) a agi sur les deux dimensions des conflits communautaires au Nord-Kivu, à savoir inter et intra-ethnique.

4°) La deuxième guerre de rectification initiée par le Rassemblement Congolais pour la Démocratie (RCD)

Au cours de cette deuxième guerre, qui a commencé le 2 août 1998, on a observé une politique différente de celle de la période de l'AFDL envers les communautés ethniques locales. Non seulement il a été imposé des cadres d'autres communautés au sein du mouvement rebelle du Rassemblement congolais pour la démocratie basé à Goma, mais on a vu parallèlement se réconcilier les deux communautés antagonistes de par l'histoire, avec semble-t-il des meilleurs résultats que ceux obtenus pendant la période de l'AFDL. Mais là aussi, on va noter une radicalisation de membres d'autres communautés face à un RCD jugé comme le véritable Cheval de Troie.

De la lecture des analystes, la rébellion du 2 aout 1998, a engagé sur le sol congolais 7 pays, à savoir : le Rwanda, l'Ouganda, le Burundi, d'un côté et l'Angola, la Namibie, le Zimbabwe ainsi que le Tchad (qui se retire rapidement des combats) de l'autre.

Devenue le théâtre des affrontements, la RDC connaîtra en Août 1999, ensuite en mai et juin 2000 des combats entre les armées rwandaise et ougandaise à Kisangani où elles se disputent le contrôle de cette ville considérée comme plaque tournante du marché des matières premières. Face à cette l'hécatombe, l'ONU, par la résolution 1279 du Conseil de Sécurité autorisera la création de la Mission des Nations Unies en République Démocratique du Congo, MONUC en sigle. Le 16 juin 2000, la résolution 1304 de l'ONU ordonnera le retrait de toutes les troupes étrangères du territoire congolais, malheureusement sans fixer la date limite. Comme nous l'avons pu le constater tous, Muzee Laurent Désiré KABILA sera assassiné le 16 janvier, remplacé le 26 janvier 2001 par Joseph KABILA KABANGE. Dès lors fut relancé le processus de paix, puis la tenue du dialogue inter-congolais qui a abouti le 17 décembre 2002 à l'accord politique global et inclusif sur le partage du pouvoir pendant une période de transition de 2 ans.

5°) La guerre du CNDP

Bien avant que le CNDP ne soit connu formellement comme congrès national pour la défense du peuple, déjà en avril 2004, alors qu'on est en pleine transition, la tension monte à nouveau entre le Rwanda et la République Démocratique du Congo après l'attaque d'un village rwandais par les rebelles dites FDLR.

Le 16 mai 2004, le Gouvernement Congolais nomme les nouveaux gouverneurs de 11 provinces, ce qui ouvre la voie à la restauration de l'autorité de l'état. Quelques jours plus tard, les commandants des régions militaires seront nommés et Laurent NKUNDA sera de ceux qui refuseront de répondre à la nomination du Gouvernement Congolais qui venait de l'élever au rang de général de brigade.

C'est quelques jours plus tard que les intentions du général dissident seront dévoilées lorsque du 26 mai au 09 juin 2004, il s'emparera de la ville de Bukavu dans une coalition avec son frère le colonel MUTEBUSI. Sous la pression de la communauté internationale, Laurent NKUNDA se retirera de Bukavu et les FARDC tenteront de le poursuivre sur la route de Nyabibwe vers le Nord-Kivu.

Dès lors naquit l'idée de la création du CNDP qui fit ses premières incursions à Sake déjà en 2006 et puis en 2007 avant d'embraser la situation sur l'ensemble de la Province du Nord-Kivu, du moins dans sa partie Sud (Masisi et Rutshuru particulièrement).

Comme on a pu le constater, les fibres ethniques ont encore une fois servi d'accordéon dans cette guerre dont les revendications étaient essentiellement basées sur les FDLR et le retour des réfugiés congolais se trouvant au Rwanda.

Mieux qu'en 1998, la population congolaise a lu un autre Cheval de Troie même si le 21 janvier 2009, l'inattendu est arrivé chez le compatriote Laurent NKUNDA alors déchu de son grade de général de brigade quelques années plus tôt par le Gouvernement Congolais.

Monsieur le Recteur, Messieurs les membres du corps académique et scientifique , Camarades étudiants ,Mesdames et Messieurs

D'aucuns se posent la question de savoir pourquoi suis-je revenu sur ces 5 événements traumatiques ou si vous voulez traumatisants que la Province du Nord-Kivu a connus. La réponse est toute simple. Je suis de ceux-là qui défendent le primat de l'histoire avec comme thèse :  « L'HISTOIRE NE DOIT PAS CONTINUELLEMENT DOMINER L'HOMME », ceci veut dire que, bien que n'ayant pas la possibilité de mettre la croix sur des faits historiques, ceux-ci, tout en servant l'homme dans sa lecture ne doivent pas l'empêcher de faire un bond pour finalement dominer les faits dont il est lui-même l'émanation si pas l'acteur principal.

Ceci nous amène donc à aborder le deuxième point de notre thème.

2. Pourquoi les crises reviennent toujours au Nord-Kivu

Sous l'ancienne province du Kivu, comme le confirme L.MENDE dans « L'œil du cyclone », les dialectiques du pouvoir politique et économique sont empreintes d'une forte coloration ethniciste. L'intensité des contentieux nés des luttes pour le contrôle des richesses et des moyens de production qui ont jalonné l'Administration coloniale belge au Congo et au Rwanda-Urundi a été décuplée par la grande mobilité sociale caractéristique de la région.

Il est donc vrai que la manipulation de l'ethnicité par les régimes politiques agit comme un véritable détonateur sur un environnement particulièrement instable.

Quelques illustrations peuvent être évoquées pour ce faire en puisant dans le passé récent de la guerre qu'a connu le Nord-Kivu.

1 ère illustration  : La configuration ethnique du mouvement maï-maï

Il n'est un secret pour personne que le mouvement maï-maï est une manifestation d'une résistance à l'envahissement, à l'occupation, à l'hégémonie d'une catégorie des personnes bien identifiées au Kivu ancien.

Pour ne prendre que le cas du Nord-Kivu, ne peuvent être retrouvés dans ce mouvement que les ethnies du Nord-Kivu, excepté celles d'expression KINYARWANDA.

Ceci revient à dire que may-may est synonyme de Nande, Hunde, Nyanga, Tembo, Kumu, Kano, Kusu, …

2 ème illustration  : Le PARECO et/ou MONGOLS

Comme d'aucuns peuvent l'observer, ne font partie de ces mouvements que les personnes reconnues majoritairement de l'ethnie HUTU et ce, pour disent-ils défendre le corps ainsi constitué contre les menaces belliqueses d'autres communautés.

3 ème illustration  : Le CNDP

Même si les animateurs ont du mal à l'accepter, les observateurs avertis savent pertinemment bien que ce mouvement est la caisse de résonnance de l'ethnie TUTSI. C'est donc à travers lui que des revendications liées au retour des refugiés et à la traque des FDLR sont portées à la connaissance de l'opinion. C'est à travers ce mouvement que la Communauté TUTSI pense lutter contre ce qu'elle appelle la stigmatisation de la minorité, la menace d'extinction…

Ces trois illustrations qui ne sont pas exhaustives sont des signaux éloquents de la pluri-polarisation de la vie politique au Nord-Kivu au point que ce même raisonnement a inoculé son venin dans l'appareil politico-administratif.

C'est ainsi que par exemple que parlant des Gouverneurs récents, les Nord-Kivutiens voient en Léonard KANYAMUHANGA GAFUNDI, un gouverneur des Tutsi, en Eugène SERUFULI NGAYABASEKA, un gouverneur des Hutu et en Julien PALUKU, un gouverneur des Nande.

Ainsi, avec KANYAMUHANGA, les Tutsi pensaient être autorisés à cracher sur les autres ; avec SERUFULI NGAYABASEKA, les Hutu pensaient écraser tout sur leur passage et aujourd'hui avec Julien PALUKU KAHONGYA, les Nande pensent être autorisés à écarter tous ceux qui ne leur sont pas fidèles clamant haut et fort le triomphalisme.

Voilà, les caractéristiques qui ont plongé le Nord-Kivu dans l'abime et qui ne sont pas souvent évoquées car nombre d'acteurs sont criblés par la peur du que dira-t-on si je suis le premier à en parler ?

Pour briser avec ces vielles pensées, j'ai résolu d'en parler dans ce milieu Universitaire, berceau du savoir, haut lieu du débat intellectuel afin que cela cesse d'être un mythe et qu'il suscite un nouvel éveil de conscience qui doit désormais habiter chacun de nous.

Voilà pourquoi, m'interrogeant sur les raisons qui fondent les crises au Nord-Kivu, et pourquoi elles reviennent toujours, je les place dans le rang des conflits identitaires ou communautaires caractérisés par la conjonction de cinq éléments :

  • 1°) Un haut degré de polarisation  : la majorité des acteurs, des positions idéologiques et des configurations sociales tendent à se regrouper au sein de pôles antagonistes et très marqués. La complexité et la diversité des interactions sociales tendent à s'atténuer, au moins dans les discours, au profit d'une séparation de la société en communautés identitaires ou idéologiques opposées. Ceci se traduit dans l'espace du Nord-Kivu par l'existence des trois pôles ethniques qui sont :
    • la zone de Beni et Lubero, exclusivement peuplée des Nande ;
    • celle de Rutshuru occupée majoritairement par les hutu ;
    • la zone Nyiragongo-Goma-Masisi-Walikale, qui, bien qu'hétérogène sur le plan ethnique (Nande,Nyanga, Hunde, Tembo, Kumu et Hutu,Tutsi), présente néanmoins une caractéristique commune : c'est la région où sont concentrés les conflits anciens liés aux flux migratoires et où se pose aussi le problème des conflits fonciers, notamment dans les territoires de Masisi.
     
  • 2°) Un haut degré d'ambiguïté idéologique  : ce point signifie que, quelles que soient les raisons affichées du conflit, et les idéologies des protagonistes, les causes profondes de celui-ci ne sont pas facilement accessibles, et ne semblent pas se situer dans la logique des idéologies affichées. Ceci se traduit tout particulièrement par l'établissement d'alliances « contre nature » ou d'affrontements internes entre alliés idéologiques, ce qui rend le conflit incompréhensible.
  • 3°) Un haut degré de particularisme  : c'est là le point peut-être le plus dangereux de ces conflits au Nord Kivu. Le haut degré de particularisme signifie que les adversaires sont crispés sur ce qu'ils considèrent comme étant leur identité singulière. La moindre différence d'avec « l'autre » est mise en avant et une recherche effrénée de la singularité historique et identitaire est souvent brandie.
  • 4°) Une violence intense  : l'acharnement est un point marquant de ces conflits au Nord-Kivu voir les 5 événements traumatiques évoqués ci-haut avec des comportements comme enlèvements, meurtres de civils, viols, tortures, massacres, usage du terrorisme,.
  • 5°) Une grande longueur du conflit   : ces guerres, en effet, présentent la particularité de sembler ne pas pouvoir être éteintes à court terme, que cela soit par la force ou la négociation. Les adversaires sont nombreux, peu résolus à négocier, leurs motivations sont troubles c'est le cas d'une dizaine des groupes armés au Nord-kivu dont le CNDP, Mongols, May-may KIFUAFUA, May-may RUWENZORI, May-may VURONDO, May-may KASINDIEN, APCLS, UJPS, PARECO, d'une part et les FDLR, de l'autre… Une sorte de « système de guerre » se met en place, qui tourne de lui-même et s'alimente tout seul, et la confrontation dure des années jusqu'à se clôturer sur l'épuisement des protagonistes ou une intervention étrangère comme on l'a vu avec l'armée rwandaise en janvier 2009 et actuellement avec les forces de la MONUC.

 

3. Quelle thérapeutique pour le Nord-Kivu

Au stade actuel, il n'y a pas un schéma consensuel qui serait la résultante de la grande conférence que j'appelais, il y a 3 ans, la conférence des diables. J'avais cru à son temps que la conférence sur la paix, la sécurité et le développement tenue du 6 au 23 janvier 2008 et qui a abouti à la signature des actes d'engagement en était la réponse.

Je continue à croire qu'elle a jeté les bases solides en mettant fin aux ronronnements habituels des habitants du Nord-Kivu sur la cohabitation.

Comme je ne cesse de le dire, la grande solution à la crise qui secoue le Grand-Lac est dans le changement de mentalité. L'absence d'une vision partagée semble être à base des turbulences observées dans la région des Grands-Lacs.

C'est pourquoi, par la vision qui est celle que je défends, je ne cesse de souligner que « Condamnés à vivre ensemble, nous n'avons qu'un choix : unir nos forces pour forger un destin commun, un nouveau pacte de cohabitation pacifique et de solidarité entre les communautés pour une croissance économique et sociale partagée.

Mais au-delà de ce que je viens d'évoquer, pour sortir le Nord-Kivu de la crise actuelle, il faut un levier à 5 vitesses.

C'est la théorie que j'appelle 1X5 « one by five » 1 comme un leadership responsable exerce à 5 niveaux différents.

  •   La 1 ère vitesse se situe au niveau international
  •   La 2 ème vitesse se situe au niveau régional
  •   La 3 ème vitesse se situe au niveau national
  •   La 4 ème vitesse aux niveaux provincial et local
  •   La 5 ème vitesse au niveau de la population elle-même

1. Le niveau International

Après la 2 ème guerre mondiale, les Etats-Unis d'Amérique par le biais du Secrétaire d'Etat Georges MARSHALL annonce le 5 juin 1947 à Harvard, un plan dit Plan MARSHALL dont le montant total de l'aide correspond à environs 100 milliards de dollars actuel.

Si pour ce plan Marshal, la première motivation était humanitaire, il faut reconnaître en effet que la doctrine Marshal matérialise la crainte des Américains devant l'effondrement des institutions démocratiques occidentales au profit de l'URSS Communiste. A cette époque, les Américains estiment que la pauvreté de l'Europe qui fait le lit du discours communiste, doit être résolue.

Parallèlement, j'estime que la guerre du Kivu mérite toute l'attention des pays appelés par courtoisie internationale « pays développés » par opposition à ceux en voie de développement.

L'or gris, la cassitérite, le pyrochlore et maintenant l'or noir découvert dans le bloc ALBERTIN sont là des denrées très chères au Nord-Kivu et qui risquent d'attirer la hantise des certaines nations au point de faire de la province le terrain de tous les charognards.

De la même manière que les Américains avaient eu peur de la fragilisation de l'Europe d'après 1945, face à la montée du communisme soviétique, il y a lieu de craindre également que n'importe qui ne vienne s'accaparer du Kivu et y construire un leadership assis sur les mines. Et comme les minerais y sont découverts à chaque seconde qui passe, quelle ne sera pas la surprise si l'URANIUM est découvert au Nord-Kivu ?

La Communauté Internationale devrait donc jouer son rôle non à travers les annonces on ne plus publicitaires qui traduisent une sorte du SHOW international mais bien plus à travers des actions concrètes sur le terrain.

2°) Le niveau régional

Ici aussi, il faut un leadership dont les préoccupations sont centrées sur les projets intégrateurs en élargissant par exemple la CEPGL aux autres pays regroupés dans la Conference Internationale sur la Région des Grands Lacs,CIRGL en sigle. Cela ne veut pas dire qu'une attention basée sur une diplomatie de proximité doit être évitée entre par exemple la RDC, le Rwanda, le Burundi et l'Ouganda

3°) Le niveau national

La situation sociopolitique actuelle que traverse la RDC est tributaire des insuffisances accumulées pendant la dictature de Mobutu.

Nombreux sont les congolais qui placent le schéma explicatif de la misère actuelle du peuple congolais dans le contexte de la gouvernance issue des élections de 2006.

Je pense que ce serait une erreur d'analyse pour ceux qui connaissent l'histoire peu glorieuse que la RDC a traversée depuis 1980.

Ce faisant, je considère qu'il faut une requalification du leadership au niveau national qui devra cesser d'être un conglomérat d'alarmistes invétérés mais un leadership assis sur une vision à trois temps : le court, le moyen et le long terme.

Ce qu'on observe dans le leadership au niveau national, c'est l'absence autour du Président de la République d'un maillot cohérent.

Tout le monde semble s'abreuver sur l'immédiateté de la rentabilité càd qu'est-ce que je mange ici et maintenant.

Cette absence de vision prospective au côté du Président de la République (comme il l'avait dit, il y a quelques mois au journal le soir et chez New York times), n'imprime pas un effet boomrang au niveau provincial. D'où la nécessité d'une requalification.

4°) Les niveaux provincial et local

Faute d'une vision partagée au niveau hiérarchique, les niveaux provincial et local s'engouffrent dans le tâtonnement, dans un va et vient théorique qui aboutit le plus souvent à des relations tendues entre institutions provinciales. Ici on observe la faible ou carrément l'absence de l'expérience, ce qui nourrit l'arrogance des acteurs provinciaux aveuglés le plus souvent par l'accumulation des déficits.

5°) Le niveau de la population elle-même ou société civile

S'il s'observe une crise criante au niveau de 4 niveaux ci-haut évoqués, on s'aperçoit très rapidement aussi que la société civile n'est constituée que des jérémiades.

Même les enseignants d'université sont réduits à la simple confection des syllabus pour l'obtention des moyens de subsistance. Très peu de recherches sont effectuées. Etudiants comme enseignants se livrent dans la plus part des cas à la rhétorique qui a cédé place à la praxis. Les églises ne sont pas épargnées. La plus part d'entre-elles sont bâties sur les fibres ethniques.

Le mal devient alors profond, la société est bâtie comme qui dirait un géant aux pieds d'argile . Il suffit d'un vent pour qu'il s'écroule, voilà ce qui explique qu'une petite rébellion suffit pour ébranler toute la société. Tant cela est vrai pour l'ensemble du pays, tant le Nord-Kivu n'échappe pas à cette triste et douloureuse réalité.

Ce tableau sombre est très effrayant sur ce levier à cinq vitesses, ne doit pas nous jeter dans l'angoisse et le découragement. Il n'est qu'un interpellateur. Nous devons désormais tenir ce levier et actionner les cinq vitesses qui représentent les 5 niveaux d'exercice de leadership.

Comme vous pouvez donc vous en percevoir, la sortie de la crise au Nord-Kivu est tributaire d'un leadership cohésif comme ne cesse de le démontrer Michel KASSA.

Il faut à la fois pour le Nord Kivu :

Un leadership synonyme de vision

Un leadership synonyme de planification stratégique

Un leadership synonyme de travail d'équipe

Un leadership synonyme d'influence

   

Conclusion

Je voudrai terminer en partageant avec vous la réflexion de Daniel SHU qui estime que notre leadership est malade et si quelque chose drastique n'arrive pas, nous sommes condamnés à demeurer le « Continent Noir »,noir au sens de la couleur avec des statistiques, des records horribles et une politique de dégradation qui pourraient hanter nos enfants pendant des siècles.

Si donc quelque chose doit être fait, cela doit commencer par vous et moi. Je pense que notre mentalité est à l'origine de cette situation.

Beaucoup d'entre-nous ont une mentalité de pauvreté et de dépravation. De tout cela découlent la corruption, l'égoïsme et ce qui a trait à l'individualisme. Chacun veut amasser le plus de richesses possible pour lui-même, en prévision des mauvais jours.

Il en résulte que les riches et celles qui sont mieux placées deviennent de plus en plus riches, pendant que les pauvres continuent à se noyer dans leur misère qui s'accroit sans cesse.

John KENNEDY a déclaré dans un de ses discours lors de son court séjour à la présidence des USA : « Si chacun de nous se détermine à apporter sa part de contribution, l'Afrique deviendra rapidement un meilleur endroit où vivre »

Et Tony BLAIR d'ajouter :  « Il ne peut y avoir de liberté pour l'Afrique sans justice ; il n'y a pas de justice possible sans déclarer la guerre contre la pauvreté, … »

Et à moi de conclure que conscient du besoin d'apprendre du passé pour bâtir notre futur, nous devons cesser d'être dominés par ce passé historique qui du reste est sale au risque de demeurer continuellement sale.

Mesdames, Mesdemoiselles

Et Messieurs

Je vous remercie

Goma, 25 février 2010

Julien PALUKU KAHONGYA  

Assistant de Recherche à L'Université

Libre des Pays des Grands-Lacs

Gouverneur du Nord-Kivu

 

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